Paroisse Notre-Dame de la Mer

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Adrien Candiard : « Le pape et le cheikh Al-Tayeb ont posé un geste prophétique »

INTERVIEW Publiée le 05/02/2019 . Le dominicain, qui vit au Caire, souligne le caractère historique et concret de la déclaration de fraternité signée par les deux dignitaires.

Le Point : En quoi cette déclaration commune est-elle historique ?

Adrien Candiard : Quand on lit ce texte comme catholique, on retrouve des éléments familiers. On a un sentiment de continuité par rapport à la déclaration Nostra Aetate (1965) produite par le concile Vatican II, qui s’adressait déjà aux croyants des différentes religions pour travailler ensemble à un monde meilleur. Nostra Aetate comprenait un paragraphe qui appelait à une collaboration entre chrétiens et musulmans en particulier pour la justice, en soulignant les valeurs communes sans chercher à gommer les différences. Aujourd’hui, on va plus loin. D’abord, le pape est accueilli dans un pays du Golfe, il célèbre une grande messe publique, ce qui est d’habitude impossible en Arabie – les messes y sont toujours discrètes ou, dans certains pays, clandestines. Il est reçu par de nombreuses autorités musulmanes. Ce sont des réponses positives à cette adresse qu’avait lancées le concile Vatican II avec Nostra Aetate. Mais la nouveauté est que ce texte est écrit à quatre mains. Il est imprégné de références à la fois chrétiennes et islamiques ; il puise dans les deux traditions. C’est ensemble que ces deux responsables religieux parlent de fraternité humaine. Il est facile d’appeler au dialogue quand on est tout seul ; là, ce sont deux voix, et deux voix puissantes qui s’expriment ensemble.

Certains objecteront qu’il ne s’agit que de paroles, aussi belles soient-elles…

Non, justement, ce n’est pas un texte naïf. On n’est pas dans le romantisme gentil, pas du tout. Qui a des frères et sœurs sait très bien que la fraternité n’est jamais un long fleuve tranquille ; elle recèle de l’amour, mais aussi des conflits. Ce texte le prend en compte. Le pape l’a très bien exprimé dans son discours en disant : « Ou bien nous construisons l’avenir ensemble, ou bien il n’y aura pas d’avenir. » On ne nie pas qu’il subsiste toujours de grands soucis dans ce dialogue islamo-chrétien. Mais on souligne qu’il est nécessaire, vital même, dans le contexte de « troisième guerre mondiale par morceaux » qu’évoque le texte. La question du défi de la violence religieuse est au cœur du document. Une partie importante consiste à refuser sans ambiguïté toutes les formes que revêt cette violence. Le refus du terrorisme est absolument net. Mais au-delà de cet enjeu immédiat, le programme de fraternité que veulent bâtir les signataires est un programme de désarmement, pas seulement militaire, mais aussi spirituel. Le pape a eu une expression heureuse en parlant de « démilitariser le cœur de l’homme ». Cette formule me rappelle la prière qui occupait le père Christian de Chergé pendant les trois dernières années de sa vie : « Désarme-moi, désarme-les, désarme-nous ! » Voilà ce qu’est la fraternité ! Le pape François et le cheikh Ahmed al-Tayeb viennent de poser un geste prophétique.

Quel impact cela peut-il avoir ?

Les paroles invitent à un certain nombre de chantiers concrets. Songeons en particulier à la liberté religieuse, et plus précisément encore à l’absence de contrainte que demande le texte, même s’il ne mentionne pas explicitement la liberté de changer de religion. Quelle avancée ! Enfin, on arrive à en parler ! Le texte souligne aussi le besoin d’une citoyenneté partagée, par-delà les appartenances religieuses, plutôt qu’une gestion communautaire des différentes « minorités » : dans le monde arabe, où je vis, mais aussi bien au-delà, c’est un vrai défi ! Le document aborde des thèmes aussi forts que la recherche de la paix ou la justice sociale. Mais il contient aussi un long passage sur le droit des femmes. Il précise même que c’est « une nécessité indispensable de reconnaître le droit des femmes à l’instruction, au travail, à l’exercice des droits politiques ». Il s’agit de sortir la liberté « des pressions historiques et sociales contraires aux principes de sa foi et de sa dignité ». Voilà du grain à moudre, des deux côtés, car même l’Église catholique n’est pas toujours perçue comme le premier défenseur des droits des femmes. Les enjeux sont très concrets et historiques. Le dialogue interreligieux a rarement porté sur les droits des femmes. Mais désormais, tout reste à faire : ce texte n’aura véritablement d’impact que si les croyants savent maintenant s’en emparer et bâtir, là où ils vivent, cette fraternité difficile, mais nécessaire !

Propos recueillis par Jérôme Cordelier